Le voyage à Lagarde

Humbert Pascal Capriata est né le 29 mars 1891 à Philippeville en Algérie. Il est le fils d'Ollegario Capriata et de Catherine Marie Puleddo. Comme son père, Humbert sera forgeron. Dans la famille, il se dit que le père et son fils ont travaillé ensemble à la construction du pont métallique de Constantine. Ils auraient oeuvré sous le tablier du pont, suspendus au dessus du vide dans des nacelles en osier.

Le 1er août 1914, la première guerre mondiale éclate. Comme des milliers d'hommes, Humbert est mobilisé. Le hasard le mènera au sein du 58ème Régiment d'infanterie d'Avignon. Quelques jours seulement après le début de la guerre, le onzième jour du mois d'août, Humbert trouvera la mort lors des combats de Lagarde en Lorraine annexée.

Sa mère ne demandera jamais le rapatriement du corps en Algérie. Elle demeure suspicieuse quant à l'identité de la dépouille qui lui sera rendue, sachant l'immense boucherie que fut cette guerre. Elle préfère laisser son fils reposer dans la terre de France. D'ailleurs on ignore même s'il existe un lieu d'inhumation. Ne raconte-t-on pas qu'Humbert a été porté disparu, et que seule sa plaque matricule de soldat aurait été retrouvée.

Les années, les décennies passent, une à une... Les générations se succèdent...

A force de recherches, les portes de la mémoire se sont ouvertes à moi...

Août 2005...

Plus de 90 ans après cette bataille, je rejoins un village de Lorraine qui m'est inconnu : Lagarde. Un étrange sentiment nait au fond de moi; celui de remonter dans le passé à une vitesse vertigineuse.

Humbert,

J’essaie d’imaginer ton départ : un beau matin du début du mois d’août 1914, tu as simplement posé tes outils dans la petite forge de Philippeville, là où tu travaillais avec ton père. Tu as serré tes parents dans tes bras, et tu es parti au delà de la mer, pour ce pays que tu ne connaissais pas. Toi, le fils d’un Italien du sud et tu n’en es jamais revenu.

Le ciel est lourd au dessus de la nécropole de Lagarde et l’orage menace dans un fracas qui en rappelle un autre, celui des frappes de l’artillerie résonnant sur les collines alentour, les cris des hommes qui s’affrontent ou qui souffrent et le hennissement des chevaux montés par les Uhlands Allemands.

Désormais, les trois cents tombes surmontées d’une petite croix de ciment restent empreintes de ce silence imperturbable qui habite les cimetières militaires.

Seul, je pousse la petite grille de fer et l’instinct me conduit vers toi. La tombe « 150 » porte ton nom, celui de la mère de ma mère.

Je suis ta première visite depuis plus de 90 ans. Je te retrouve enfin sans t’avoir jamais connu, je ne possède pas même une photo de toi, je ne connaitrai jamais les traits de ton visage, rencontre insolite d’un grand oncle mort à 23 ans et de son petit neveu de 57 ans...

Aujourd’hui dans ce petit village de Lorraine, c’est un pont que j’ai lancé jusqu’à l’autre rive de la Méditerranée. Ce sont les fils rompus par le temps que je viens de tisser à nouveau. Je suis sûr que quelque chose vient de frémir, là bas à Philippeville en Algérie, dans la tombe abandonnée de tes parents.

Luc Demarchi - 26 mars 2009.

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